Extraits

Extrait n°1

La chambre était plongée dans un doux clair-obscur. Seul le visage de Maylis était éclairé par une sorte de lueur dorée, qui lui donnait un air de madone ensommeillée. Le professeur Sabana se tenait tout près d’elle. Il avait équipé la jeune fille des oreillettes fournies par Nils et posé sa tablette numérique sur le rebord de la table de nuit. Les meilleurs spécialistes de l’hôpital l’entouraient. L’un d’eux vérifia une dernière fois les réglages de l’électro-encéphalogramme. Derrière la vitre, Nils retenait son souffle. Toutes les infirmières du service avaient stoppé leurs activités pour assister à l’événement. L’une d’elles, debout derrière lui, effleura sa chevelure en signe de soutien. Il se retourna, lui sourit, et s’aperçut que ses yeux bleus étaient noyés de larmes contenues. Il voulut la rassurer, lui dire que ça irait, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Lorsque les premières notes de musique résonnèrent dans la petite chambre d’hôpital, Nils sentit son cœur se serrer. Il ferma les yeux pour mieux s’imprégner de cette liqueur qui s’écoulait en lui. Et, dans ses songes, la robe à fleurs de Maylis tournoyait dans une prairie vert tendre, tandis que le soleil couchant poignardait sa chevelure, lui donnant des reflets fauves. Sa voix lui parvenait comme un chant lointain, chahuté par la brise. Un chant qui disait : « C’est moi, Maylis… Tu ne me reconnais pas ? » C’est alors que se produisit un phénomène étrange.

Nils ressentit comme une multitude de piqûres qui montèrent progressivement dans sa nuque. Comme si des milliers de grains de sable projetés par un vent violent percutaient son cou. Ses tempes devinrent douloureuses, au point de sembler prêtes à éclater. Il les massa du bout de l’index et du majeur, mais la petite voix était toujours là.

 « C’est moi, Maylis… Tu ne me reconnais pas ? Je ne suis pas encore bien habituée à mon nouvel état, et je ne contrôle pas toujours mes déplacements comme je le voudrais. Il m’arrive de me cogner au plafond. En plus, qu’est-ce qu’il fait chaud, là-haut, près de l’ampoule. Ça me fait bizarre de voir mon corps immobile dans ce lit. Et vous tous autour, si tristes. J’aimerais vous réconforter, vous toucher, mais je n’ose pas, et puis, je suis encore si maladroite… Je ne suis plus qu’une abstraction, une illusion, un rêve, une vibration qui surfe dans un monde de lumière. Un monde où la souffrance et la tristesse n’existent pas.

Extrait n°2

Owen Dakota n’avait pas levé le nez de son ordinateur pendant dix-huit heures d’affilée. Et, durant tout ce temps, le crack de l’informatique qu’on surnommait autrefois « Magic Keyboard » n’avait bu que trois bières. Un véritable exploit pour cette vieille éponge qui ne savait que répéter en pleurant : « Je ne peux pas. Je ne peux pas. Je ne peux pas… » Soudain, il demeura interdit. Ses mains se remirent à trembler, mais d’excitation, cette fois. Il poussa un hurlement en brandissant ses poings vers le ciel. Il riait, il pleurait, il ne savait plus…

Il avait cherché pendant des jours et des nuits le type de virus qui pouvait propager la grippe N. Madison, son épouse, le retrouvait au petit matin, endormi à son bureau, la tête entre les mains. Owen les avait tous passés en revue : le cheval de Troie ? Impossible, car il ne se reproduit pas. « Action directe », qui infecte un maximum de victimes ? Il reste trop peu de temps en mémoire pour produire de tels dégâts. Un rétrovirus ? Il bloque les défenses immunitaires mais ne peut neutraliser un organe. Les furtifs, qui interceptent les demandes du système nerveux, mais présentent les informations telles qu’elles étaient avant l’infection ? Rien ne collait. Jusqu’au moment où il repéra un phénomène qui lui sembla se reproduire, tout en n’étant pourtant jamais tout à fait le même. Il comprit qu’il avait affaire à un virus de la famille des polymorphes. Ces derniers présentent la particularité de changer leur signature à chaque nouvelle infection de patient. Mais celui-ci était encore inconnu de la cellule de protection informatique du département américain de la Défense, spécialisée dans l’identification des virus télématiques.

Owen sut immédiatement qu’il était certainement face au virus le plus dangereux du monde : un virus subtil, capable de désactiver les défenses immunitaires et de prendre le contrôle d’un organisme vivant. Lui, l’alcoolique, rejeté de tous, venait d’identifier le virus de la grippe N, alors que des dizaines de laboratoires dans le monde entier avaient déjà englouti des millions de dollars dans cette quête, en vain. Il sauta sur son téléphone et composa le numéro de Philippe Lefranc.

— Allo, Phil !

À la voix d’Owen, le chercheur devina qu’il y avait du nouveau.

— Owen ? Que se passe-t-il ?

— Je viens d’isoler la souche du virus de la grippe N ! Un polymorphe inconnu au bataillon, mais capable de faire de gros dégâts.

— Owen ! Mais c’est génial ! Bravo !

Extrait n°3

La porte en bois battait en grinçant sur ses gonds, sous le léger souffle d’air qui agitait le boyau. En haut, à gauche de cette dernière était tracée une croix à la peinture rouge. Il était déjà neuf heures, pourtant les lieux semblaient toujours endormis. Cela ne disait rien qui vaille à Nils, qui s’aventura le premier dans l’entrée. Il sentit qu’il marchait sur quelque chose. Son pied droit écrasa un fragment dur et saillant. Le jeune homme se baissa et ramassa un morceau de porcelaine brisée. Ses craintes se ravivèrent. Après être partis en pleine nuit comme des voleurs, les deux jeunes gens avaient éprouvé des remords. Et si les hommes en noir venaient vraiment et s’acharnaient sur Luiz pour tenter de lui faire avouer on ne sait quel secret ? Ils étaient finalement revenus sur leurs pas. Paulo appela :

— Y’ a quelqu’un ? Luiz, vous êtes là ?

 

Un silence effroyable lui répondit. Les deux jeunes gens continuèrent leur progression. La pièce principale était en désordre. Cela ne ressemblait pas à Luiz. Les tiroirs du vieux buffet étaient restés ouverts et les papiers qu’ils contenaient jonchaient le sol. Les chaises et la table avaient été renversées. Les lieux avaient été fouillés. Nils sentit sa gorge se serrer. Qu’avaient-ils fait à Luiz ? Et Vitoria ? Où était-elle en ce moment ? Il n’eut pas à attendre bien longtemps pour obtenir une réponse à ses questions. Sur le seuil de la chambre, il s’immobilisa un instant, la main dans le vide, prêt à toquer à la porte. Puis il finit par la pousser doucement. La scène qu’il découvrit le bouleversa. Luiz gisait à côté de son lit, la tête basculée en arrière. Un masque de sang recouvrait son visage déformé par les coups. Sa dernière expression trahissait la surprise. L’agression remontait déjà à quelques heures, car la raideur cadavérique avait fait son œuvre. Nils s’agenouilla et se fit violence afin de fermer les beaux yeux gris de leur bienfaiteur avant d’éclater en sanglots.

— Il faut retrouver la petite, annonça fermement Paulo.

— Nous ne savons même pas où chercher, gémit Nils en reniflant.

— Ceux qui ont fait ça n’ont pas dû s’embarrasser d’une enfant, fit remarquer Paulo. Elle doit être cachée quelque part, terrorisée.

 

Les deux jeunes gens passèrent la maison au peigne fin, en vain. Ils étaient sur le point d’abandonner, lorsqu’ils perçurent un infime crissement. Le bruit venait d’un petit débarras situé à l’arrière de la cuisine. Paulo entra sur la pointe des pieds. Il souleva le couvercle d’un panier à linge sale en osier. Vitoria était là, prostrée, enroulée sur elle-même. Lorsque le jeune homme tendit la main pour l’inviter à sortir de sa cachette, elle eut un mouvement de recul et tenta de se protéger la tête. Il la regarda avec bonté.

— N’aie pas peur. C’est moi, Paulo. Tu me reconnais ? Je ne te veux aucun mal. Viens…

 

La jeune fille le considéra fixement. Son regard était éteint. Puis, jugeant probablement qu’elle n’avait rien à craindre des deux hommes, elle consentit à sortir de sa cachette.

— Qu’allons-nous faire d’elle ? questionna Nils.

— Je pense qu’il vaut mieux la confier à un voisin, estima Paulo. Nous ne pouvons pas l’emmener avec nous. Ce serait trop dangereux.

 

Nils acquiesça.

Après avoir confié Vitoria aux bons soins d’Adriana, la voisine la plus proche, les deux jeunes gens reprirent la route. Le boyau qui servait de rue était toujours aussi désert. Ils le quittèrent sans se retourner. Une boule dans la gorge les oppressait.

— Nous devons retrouver Eden au plus vite, déclara Nils. Elle aussi est en danger.

— Ouais… Sauf que c’est plus facile à dire qu’à faire. On n’a plus rien.

— Détrompe-toi, on a l’essentiel : la vie.

— Vu comme ça…

 

Les deux jeunes gens étaient instinctivement remontés vers La Buvette de Telma. Au moins, ici, ils se sentaient en sécurité. Même si les hommes en noir ne se gêneraient certainement pas pour intervenir à n’importe quel endroit dans la Rocinha. La ville s’éveillait, et il y régnait la même agitation que la veille. Ils n’avaient plus un seul real en poche. Un mendiant édenté, à la silhouette fragile, s’approcha d’eux, la main tendue. Le côté ubuesque de la situation provoqua chez Paulo un grand rire, qui raviva la douleur causée par son œil au beurre noir. Le mendiant prit peur et s’enfuit sans demander son reste.

— Bon, qu’est-ce qu’on fait, demanda Paulo ?

— À ton avis ? répondit Nils.

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